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Canicule : peut-on nourrir la France quand il fait 40°C ?

Publié le 26 juin 2026 , mis à jour le 26 juin 2026

© Jeromey Balderrama (photo libre de droit – Unsplash)

Le climat s’emballe, ça n’est plus un secret. Depuis 5 ans, 10 ans, 20 ans, les scientifiques crient dans le désert. Et pourtant l'été que nous vivons sera probablement l'un des plus frais de nos vies 🥵

À Terre de Liens, ces dernières années nous n’avons pourtant pas chômé : plus de 450 fermes bio installées depuis 2003 (année de la première canicule restée tristement célèbre, mais aussi année de naissance de notre mouvement), lancement d’un programme Eau et Changement climatique pour faire de nos fermes des solutions, et plaidoyer ininterrompu en faveur d’un changement de modèle agricole, à l’heure de lois agricoles actant de graves reculs environnementaux et accentuant la crise climatique dont les conséquences sont déjà là.

Aujourd’hui nous voilà rattrapés par la réalité climatique : alors qu’il faisait encore 30°C en plein milieu de la nuit ces derniers jours, concrètement, comment (sur)vivent les fermes et que cela implique-t-il ?

Pourquoi l'agriculture est-elle menacée par les canicules ?

L’effet d’une canicule sur les productions agricoles est celui d’une grande mise en danger :

  • mise en danger des travailleur·ses agricoles qui exercent un métier difficile et physique
  • mise en danger de l’activité économique des fermes avec des baisses de rendements et des pertes durables de cultures dûes à la chaleur
  • mise en danger à cause des conflits d’usages de l’eau qui se raréfie et dont nous avons besoin dans tous les secteurs vitaux (agriculture, santé, etc).

Plus précisément, lorsqu’il fait aussi chaud :

  • dans les élevages, les animaux sont en grande souffrance, et leur proximité dans les grands élevages ( ceux-là même qui sont facilités par toutes les dernières lois agricoles, y compris la loi d’urgence agricole en train d’être débattue), engendre une hausse de la mortalité dramatique dans les élevages français. Thierry Houel, président de la FDSEA des Côtes D’Armor, précise pour La Relève et La Peste que dans des bâtiments de volaille pouvant accueillir entre 30 000 et 40 000 poulets, il y a en ce moment-même des pertes pouvant aller jusqu’à plus de 10 000 animaux. Nous parlons donc de milliers de cadavres qui s’entassent dans ces élevages inadaptés, et qui entraînent alors un nouveau risque sanitaire.
  • au-delà de la mortalité pure et simple, les élevages, même ceux à taille humaine, subissent une baisse de rendement drastique avec la chaleur, notamment à cause de la baisse naturelle de production de lait pour protéger l’organisme chez les mammifères, exposant les éleveurs à des pertes de revenus importantes.
  • l’arrosage des cultures, notamment en maraîchage, doit être beaucoup plus régulier et devient extrêmement contraignant pour les agriculteur·ices. Les conflits d’usages de l’eau peuvent aussi jouer sur la survie des cultures, l’eau de l’irrigation étant devenue si nécessaire aux autres secteurs de la société. Sans solutions pérennes pour limiter la température sur les parcelles (avec l’agroforesterie par exemple, ou le choix de cultures plus adaptées comme en l’agroécologie), la culture devient extrêmement difficile et risquée à l’ère de ces canicules records.
  • même problème pour les cultures en serres, qui surchauffent et sont parfois perdues en quelques heures seulement
  • le risque d’incendie dans les champs est par ailleurs bien réel sur tous les champs et des exploitations qui les entourent, comme en témoigne Emmanuel Marchand, agriculteur sur la ferme Terre de Liens du Mont d'Or :

"Hier, un feu qui s'est propagé dans un de mes champs, prêt à être moissonné. Nous avons perdu la récolte et les arbres de nos haies. Les moissons ont démarré sous cette chaleur intenable. Il nous faut être sacrément résistant et résilient pour garder espoir dans cet avenir qui parfois nous donne envie de suffoquer."

  • il faut aussi parler de l’effet dit de “sèche-cheveux” qui se produit en canicule lorsqu’un vent sec se lève et grille la végétation en quelques heures, le tout en pleine période de moisson des céréales. C’est d’ailleurs pourquoi des interdictions de moissonner ont cours dans de nombreux départements, complexifiant encore davantage le travail des agriculteur·ices.
  • et enfin de manière générale, on observe un ralentissement de la croissance des cultures, et des brûlures sur les feuilles et les fleurs qui entraînent un arrêt du développement du végétal de plusieurs jours parfois, rendent le processus agricole extrêmement compliqué puisque ces plants peuvent être perdus dans ce laps de temps.

Photos d'Emmanuel Marchand lors de l'incendie qui a frappé ses champs le 24 juin 2026, partagées dans la newsletter de la ferme du Mont d'Or © Emmanuel Marchand – Ferme du Mont d'Or
Nous avons eu le temps d'avoir peur mais également de toucher l'impermanence de la vie. Et la vie de paysan est loin d'être un long fleuve tranquille. Ces dernières années, avec le dérèglement climatique, nous traversons des périodes difficiles. Les moissons sont de plus en plus incertaines. Nous avons vécu un incendie tous les ans depuis trois étés. Derrière nos évènements festifs et joyeux, il y a aussi une réalité difficile. Une météo qui s'affirme avec des moussons l'hiver et des sécheresses l'été. Notre agriculture n'est pas prête à ce changement brutal.
Emmanuel Marchand

Fermier sur la ferme du Mont d'Or

Tous ces effets ont en commun d’impliquer des pertes de rendements importantes, alors que l’on sait la détresse à laquelle fait déjà face le monde agricole. Ici, un autre exemple concret sur la ferme de la Chesnaie.

“Oui mais cette canicule est exceptionnelle”

À l’échelle des plantes et des animaux, un degré de plus ou de moins change complètement la donne, les agriculteur·ices le savent. Or nous ne faisons pas face à une situation extraordinaire : cet état de fait constitue simplement la nouvelle réalité avec laquelle doivent composer celles et ceux qui nous nourrissent.

Le texte ci-après date de juillet 2025, alors que notre journaliste Barnabé Binctin était en reportage sur le sujet du changement climatique sur la ferme Terre de Liens de Salelles. Et là aussi, même son de cloche.

La terre, craquelée de toutes parts, n’offre plus que des brindilles jaunes et rêches, bien peu appétissantes. «Pas question de donner ça à manger à nos bêtes, confirme Ghislain Cabal-Zinck, l’un des associé·es du GAEC de Salelles. Avant, les brebis pâturaient jusqu’en septembre. Maintenant, avec les épisodes de sécheresse de plus en plus précoces et répétés, il devient difficile de les sortir dès la fin juin. On a dû décaler la période de traite en fonction». Ici, à Saint-Izaire (Aveyron), en plein royaume du roquefort, le changement climatique laisse comme des cicatrices béantes tout autour de la ferme. Et pour ses quatre paysan·nes qui y travaillent au quotidien, cela ressemble souvent à un cercle vicieux bien difficile à enrayer: au risque de surpâturage s’est ainsi ajouté celui du parasitisme depuis qu’un ver gastro- intestinal, Hemonchus Contortus, est de plus en plus présent sous ces latitudes, à la faveur de l’augmentation des températures. Pour endiguer le phénomène, tout en restant autonome en fourrage – ce qu’exige scrupuleusement l’AOC Roquefort (80% de l’alimentation animale doit venir de la ferme, ndlr) – la ferme a dû faire des choix forts : réduire la taille de son troupeau d’environ 15%, en même temps qu’agrandir son parcellaire, en récupérant l’an passé une trentaine d’hectares. Soit, mathématiquement, une perte de revenus comptables pour une augmentation de la charge de travail. Malgré le bon fonctionnement de la boulangerie, l’autre activité du GAEC, moins touchée pour l’heure par les pertes de rendement, le modèle reste donc précaire. En attendant la mise en place prochaine d’un nouvel atelier bovin, afin de garantir une meilleure gestion du pâturage? «On y réfléchit, car la diversification est toujours gage de résilience, admet Ghislain. Mais ce n’est pas non plus la solution magique, car la mise en œuvre est toujours compliquée, il faut se former à un nouveau métier. Cela peut vite être source d’épuisement ».

Ce qui est le plus dur à vivre, c’est ce sentiment de décalage permanent entre tout ce qu’on sait que la société devrait faire, et tout ce qu’on voit qui n’est pourtant pas fait.
Léa Cabal-Zinck

Paysanne-boulangère à la ferme de Salelles.

À 1 000 m d’altitude, dans les monts du Cantal, Hugo et Alice observent les mêmes dérèglements sur leur ferme de la Molède, spécialisée dans la production de tomme de brebis: des variations brutales de température, parfois d’une vingtaine de degrés du jour au lendemain; une augmentation du parasitisme, puisque le gel ne permet plus de tuer les larves en hiver ; et une raréfaction préoccupante de la ressource en eau. Face à tant de défis, le couple oscille entre fatalisme et méthode Coué: «Si l’eau vient à disparaître, ça signera notre mort et on n’y pourra pas grand-chose. En attendant, on fait tout ce qu’on peut pour calibrer au mieux notre activité: l’été, on fonctionne avec un litre d’eau par minute pour l’ensemble de la ferme, soit un mince filet qui coule. On ne peut pas faire moins. On sait qu’il va y avoir des chocs difficiles à encaisser, mais on ne veut pas se laisser guider par la peur. On a confiance dans ce que l’on a construit, on reste une petite structure, rustique mais agile. Cela nous donne le sentiment de pouvoir réagir et de ne pas se laisser écraser ».

Le modèle agricole dominant contribue au changement climatique

De manière générale, l’agriculture française est le 2e secteur émetteur de gaz à effet de serre à échelle nationale.

Mais le modèle agricole productiviste dans lequel la France est largement empêtrée depuis des dizaines d’années, amplifie ironiquement le problème auquel ses acteurs se trouvent ensuite confrontés. La déforestation à laquelle contribue sans scrupules l’agriculture industrielle, la taille exponentielle des élevages et des machines agricoles, la production de l’industrie chimique (engrais, etc), mais aussi la lutte active des tenants de cette agriculture industrielle contre toute mesure écologique permettant de préserver un climat viable, tout cela contribue activement à l’émission de gaz à effets de serre que l’agroécologie, elle, tente par ses pratiques, de baisser et d’absorber. Et on ne parle même pas des problèmes de mal-adaptation comme les méga-bassines qui empêchent de repenser nos usages de ressources qui se raréfient ; de la vulnérabilité des monocultures pour lesquelles l’agroindustrie est calibrée ; de la perte d’une biodiversité et d’écosystèmes aidants (arbres, prédateurs pour les nouveaux parasites, etc).

Toutes ces problématiques sont présentes chroniquement dans toutes les propositions de lois agricoles de ces dernières années (voir les derniers reculs en date avec la loi d’urgence dans notre article), dans lesquelles les reculs environnementaux et les affaiblissements des alternatives sont présentées comme des solutions.

Le mépris des alertes scientifiques, la prise de l’écologie comme bouc-émissaire, et surtout l’obstination déraisonnable à ne pas remettre en question un modèle qui, manifestement, ne peut pas faire face au nouveau paradigme climatique sans de graves mises en danger, est alarmant. Ce sont par ailleurs les alertes portées par Terre de Liens depuis de nombreuses années.

Sur les fermes, des solutions face aux canicules et à l’emballement du climat

Source de nombreuses solutions naturelles qui favorisent la récolte, l’agriculture paysanne doit inspirer les futures fermes qui nous nourriront, et que Terre de Liens contribue à faire pousser. Bien souvent, ces solutions locales permettent d’enclencher un cercle vertueux, et en plus de préserver la ferme et ses habitants face aux canicules d’aujourd’hui, permettent de développer une agriculture moins émettrice de gaz à effet de serre pour demain.

Parmi ces solutions, des parcelles de tailles plus réduites, entourées de haies et de talus sont plus résistantes : l’ombre des arbres permet à la terre de sécher moins vite (donc, d'économiser de l’eau) et de protéger les champs en périodes de canicule et de sécheresse.

De même, réduire le travail de la terre, laisser des terres en jachères ou opérer une rotation de cultures pour ne pas appauvrir trop les sols est favorable à la restauration de la faune et de la flore en milieu agricole.

Des moyens techniques sont également d’une grande aide : des serres non chauffées, des bâches pour lutter contre les adventices sans recours aux pesticides chimiques, les techniques sont nombreuses et permettent de se passer d’intrants chimiques pour une culture 100% biologique.

Enfin, plus de fermes à taille humaine, mieux réparties permettront de réduire la distance entre la production agricole et l’assiette : en misant sur une distribution des aliments de la fermes en circuit court, on réduit l’énergie consommée par le transport de ces produits, et celle qui est consommée par les entrepôts de transit et de stockage.

La plantation de haies et les pratiques de l’agro-foresterie participent à renforcer cette capacité des sols agricoles à diminuer la quantité de CO2. Là où l’agriculture intensive, du fait d’un intense travail du sol, contribue à libérer le carbone qui s’y trouve, l’agriculture paysanne est une véritable alliée pour lutter contre le changement climatique.

Au niveau national, la primeur est toujours donnée aux grandes exploitations industrielles, et les normes environnementales perçues comme des “contraintes” comme le prouve la très controversée Loi Duplomb et sa petite soeur la loi d’urgence agricole. Si nous luttons pour faire reconnaître la pertinence du modèle agricole paysan, nous n’attendons pas les politiques nationales pour agir : l’urgence est là, clairement.

Chaque jour, Terre de Liens soutient activement plus de 900 agriculteurs pour les aider à accéder à une terre, développer leur agriculture biologique et nourrir sainement la population. Mais ce n’est que collectivement que nous pourrons amplifier le mouvement, et protéger notre alimentation et notre santé face à un dérèglement climatique qui a toujours un temps d’avance : n’hésitez donc pas à nous soutenir !

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